France Inter, une Bastille à prendre

Le Plan B n°5 de Décembre/Janvier
Harcelés par les interventions intempestives des lecteurs du Plan
B, les animateurs de France Inter tentent de verrouiller l'antenne.
En vain.
C'est
la hantise des animateurs de France Inter : les « tricheurs » qui se
glissent à l'antenne pour y tenir des propos attentatoires à la
profession journalistique. La recette ? Un auditeur appelle au standard
(0145247000) et soumet, en rapport avec le thème du « débat », une
question suffisamment simplette pour capter l'intérêt. C'est la
« question leurre ». Une fois admis à l'antenne, l'auditeur en dégaine
une autre, beaucoup moins convenable, sur des sujets pouvant heurter la
sensibilité de l'animateur : ses « ménages(1) », par exemple, ou son
artillerie idéologique, ou encore le profil de ses invités... Souvent
inspirés par la lecture du Plan B, ces plongeons sardoniques
dans le clapotis des « débats » d'eau douce contraignent les animateurs
à des sauvetages désespérés. La difficulté consiste à faire taire le
gêneur tout en préservant, autant que possible, la fiction du
« pluralisme du service public ».
« On est là pour parler des ours »
Le 3 août dernier, l'émission du midi, « Ça vous dérange », examinait
l'épineux problème de l'ours des Pyrénées. Au standard, Stéphane
dégoupille sa question leurre : « J'ai
l'habitude de me promener avec ma famille dans les Pyrénées, est-ce que
la solution du collier GPS est bien fiable ? Un collier peut se
perdre... Comment garantir la sécurité des humains ? »
Enchanté, l'animateur Nicolas Stoufflet enchaîne :
« Stéphane est en ligne à Clermont-Ferrand, bonjour et bienvenue sur France Inter.
– Oui, bonjour messieurs.
– On vous écoute.
– Oui, alors il y a dans Le Canard enchaîné d'hier un article intitulé
"Radio France perd des auditeurs mais augmente ses audiences aux
prud'hommes", alors, Nicolas Stoufflet, au lieu d'organiser... »
Désarçonné, Stoufflet déploie sa grâce de pédicure bavarois pour écarter l'intrus.
« Ah non ! Écoutez, Stéphane ! [...]Non, franchement, soyez gentil,
euh, on n'est pas là pour discuter de politique, etc. On est là pour
parler des ours, c'est un sujet qui passionne beaucoup de Français.
[...] Vous intervenez pour jeter de l'huile sur le feu sur des sujets
politiques qui ne nous intéressent pas. Voilà. »
Sachant que l'émission de la veille était consacrée au thème « Y'en a
marre des régimes : le gras, c'est bon » et celle du lendemain à « La
drague sur Internet, une nouvelle façon de se rencontrer ? », Stéphane
et ses amis décident de frapper à une autre porte pour évoquer sur
France Inter les sujets « qui ne nous intéressent pas » comme le social et la politique.
L'empire contre-attaque
L'émission « Service public » paraît toute désignée. Le 17octobre,
l'animateur Yves Decæns débat des « Nouveaux portables : services ou
gadgets ? ». Christian comprend qu'une question leurre particulièrement
bouffonne s'impose. Au standard, il explique : « Je
suis conducteur de travaux et je gère trois chantiers autour de Paris.
Le portable a révolutionné ma manière de travailler car avec un
portable 1/ je peux être joint à n'importe quel moment ; 2/ je peux
lire mes mails et en envoyer sans attendre de passer au bureau après
18heures ; 3/ grâce aux photos on peut traiter des problèmes concrets à
distance. Pour moi, le portable m'a permis de gagner en efficacité dans
mon travail. » Yves Decæns lui passe aussitôt la parole.
– Christian : « Bien oui, bonjour à tous, déjà.
– Yves Decæns : Bonjour !
– Christian : Oui,
bien, grâce au portable j'ai appris par un ami que cinq syndicats de
Radio France ont demandé aux journalistes des locales de Radio France
de lutter contre la réduction des moyens et contre la précarité dans
les rédactions en n'envoyant plus leurs reportages pendant une
semaine. »
Il a fallu passer par la fenêtre pour que « service public » remplisse enfin sa mission.
Au cours de l'été, les interventions se multiplient : 12, 14, 17, 24
juillet, 3, 7 et 18 août, tantôt pour rappeler à l'animateur que son
invité Thierry Saussez, présenté comme « directeur de l'agence Image et
stratégie », conseille personnellement Nicolas Sarkozy, tantôt pour
informer les auditeurs des liens qui unissent le faux impertinent Karl
Zéro et le milliardaire François Pinault.
À la fin du mois d'août, France Inter décrète la mobilisation générale.
Un document interne intitulé « Principes d'antenne(2) » fixe les règles
du « jeu démocratique » à l'occasion de la grille de rentrée : « N'importe
qui ne peut pas dire n'importe quoi sur l'antenne de France Inter :
notre travail consiste aussi à ne pas laisser la parole à ceux qui
trichent et qui utilisent l'antenne de France Inter en détournant le
sujet de l'émission ou pour défendre des intérêts privés ou personnels.
Ceux-là se verront immédiatement interrompus dans leur propos et
coupés/retirés de l'antenne. » Et de conclure par cette exhortation poignante : « Respectons les auditeurs. Faisons respecter l'antenne de France Inter. »
Requiem pour Demorand
Peine perdue ! Au moment précis où les chefs de France Inter achèvent
de creuser des tranchées autour de la radio publique financée par
l'impôt, Bernard compose le 145247000. Ce 25 août, « Le téléphone
sonne » s'intéresse au « Stress » : « Je
suis DRH dans une entreprise, explique Bernard. J'ai remarqué que le
stress disparaît dès que les gens savent exactement ce qu'ils ont à
faire, et le stress réapparaît dès que les gens sont en situation
d'incertitude. J'aimerais donc faire connaître cette information. » Ces formules magiques ont endormi les sentinelles, et l'animateur Philippe Reltien lance : « Bernard, dans l'Ardèche, posez votre question ! »
– Oui, bonjour à tous ! Dites, il y a une forme de stress permanent,
c'est les accidents mortels au travail. Ainsi, en 2001, il y a eu 700
accidents, 730 accidents du travail mortels, auxquels il faut ajouter
650 accidents mortels de trajet. Donc, plutôt que d'avoir des
discussions pour rationaliser les formes d'exploitation, est-ce qu'un
jour France Inter aura le courage d'aborder les accidents du travail
mortels comme sujet de discussion ? »
Dix jours plus tard, Nicolas Demorand étrenne ses galons de camelot matinal sur
France Inter. Son objectif du jour : assurer une promotion maximale au
dernier livre de l'« économiste » Daniel Cohen, une photocopie ratée de
Jean-Marc Sylvestre.
Pour composer sa question leurre, Rémy se coule dans le cerveau de Demorand : « Est-ce
que, pour rendre l'État plus efficace, il ne faut pas mettre en place
des agences, des administrations gérées comme des entreprises pour
responsabiliser et motiver les fonctionnaires ? » demande-t-il au standard.
Demorand : « Rémy nous appelle de Paris. Bonjour, Rémy, c'est à vous !
– Oui, bonjour. Bravo, Nicolas Demorand pour la magnifique laisse d'or
que vous a décernée le journal Le Plan B pour votre campagne frénétique
en faveur du oui à la Constitution européenne...
– [Demorand coupe Rémy] Voilà !
Ça, c'est mon bizutage au lendemain de la rentrée des classes. Rémy,
est-ce que vous avez une question à poser à Daniel Cohen ? Ou est-ce
que vous voulez continuer à éditorialiser comme ça, parce qu'il faut
s'avancer démasqué quand on est dans une démocratie. »
Dans une démocratie, le droit d'expression n'est pas subordonné au bon
vouloir de Nicolas Demorand. Il ne se mendie pas, il se prend.
Notes :
(1)
Les « ménages » : prestations tarifées pour des institutions ou des
grandes entreprises qui permettent aux journalistes d'arrondir leurs
fins de mois. Admirez à ce sujet notre sublime vitrine universitaire
Acrimed : http://www.www.acrimed.org/article2139.html
(2) Il est aussitôt envoyé au Plan B par notre agent infiltré Brigitte J.
A qui le tour de prendre (car ils ont du mal à la donner) la parole sur inter?
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